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Aniceto Caamal Cocom
Aniceto Caamal Cocom dignitaire maya 20 novembre 2014
Aniceto Caamal Cocom, dignitaire maya dans le Yucatán au Mexique et ambassadeur de la fondation Mélipona Maya, nous parle de la culture maya, des problématiques des communautés, leur rapport à la nature et des enjeux du changement climatique.

Que signifie être Maya aujourd’hui ?

Les Mayas font partie des peuples indigènes qui ont fait le choix de conserver des coutumes ancestrales. Aujourd’hui, nous travaillons ensemble sur un projet qui vise à sauver ces coutumes au XXIe siècle.

Tout le tapage autour de la fin du monde selon les Mayas résulte d’une erreur de publication, une fantaisie d’écrivain. Les Mayas ne considèrent pas que l’univers puisse être fini. La vie est une évolution, une continuité. Chez les Mayas, on utilise le mot huayanone pour parler du passé-présent-futur.

Ainsi, la culture Maya est toujours vivante de nos jours.

Comment la culture Maya se traduit-elle dans votre quotidien ?

Au quotidien, les Mayas ont une relation très forte avec la nature. Ce lien se traduit par une spiritualité très présente. Par exemple, nous commençons chaque journée par un salut au soleil pour recevoir l’énergie de l’univers qui nous entoure.

Les Mayas ne sont pas guidés par l’envie de réussir ou d’être riches mais par le respect de la nature.

Le partage et le sourire sont très importants dans notre culture.

Vous sentez-vous différents des Mexicains qui vivent dans les grandes villes ?

 Quand on sort de la zone Maya, on entre dans un monde complètement différent. Tout n’est qu’agitation. Les individus ne sont pas connectés avec le mouvement de l’univers. Ils manquent également de cœur et de sentiment ; ils ne se comprennent pas les uns les autres.

Moi, je suis originaire de la péninsule du Yucatan, près des pyramides. On trouve des zones mayas dans d’autres provinces du Mexique (Oaxaca, Puebla, Michoacán, Chihuahua). Nous avons une culture très différente des Mexicains citadins.

Même s’il y a beaucoup de touristes qui viennent visiter les vestiges Mayas, les Mexicains ne s’intéressent pas à notre culture ; ils préfèrent aller danser dans leurs discothèques ! Il y a vraiment un manque d’intérêt de leur part.

Quelles sont, selon vous, les problématiques des communautés Mayas ?

L’une des principales problématiques que rencontrent les communautés Mayas est le manque de reconnaissance par les politiques. On ne nous consulte jamais pour les grands projets qui pourtant nous impactent. Ces projets échouent car ils n’écoutent pas notre vision des choses. Ils ne comprennent pas que pour nous, pour qu’un projet fonctionne et ait du sens, il faut qu’il bénéficie à toute la communauté.

Un exemple criant est celui des cultures OGM ; certains arrivent avec leurs semences de maïs transgénique et imposent aux paysans de planter ces semences plutôt que les leurs parce que le rendement sera meilleur. Mais il n’est meilleur qu’à court terme et, dix ans plus tard, les récoltes sont très mauvaises car la terre les rejette. Aujourd’hui, nous nous efforçons de récupérer les semences que nous cultivions depuis des siècles.

Une autre problématique principale est la perte de nos coutumes. Nous avons pour mission de faire perdurer notre culture, notamment auprès de la jeune génération. On peut tout à fait vivre en ville et y travailler sans pour autant oublier d’où l’on vient. Moi par exemple, j’ai grandi à la campagne mais, quand je suis allé travailler dans de grandes villes, je n’ai jamais oublié mes racines. L’éducation et les livres peuvent nous apprendre beaucoup, mais il ne faut pas que nos valeurs se perdent.

Nous devons faire vivre la langue maya pour qu’elle ne disparaisse pas parce que les jeunes ne la pratiquent plus beaucoup. Nous organisons aussi des ateliers pour sauver la musique préhispanique ancestrale qui se joue avec des instruments en bois bien spécifiques.

Mais tout cela tend à se perdre et si on ne fait pas attention, la culture maya va réellement disparaître.

Une question plus personnelle : avez-vous des enfants ? Quelle relation entretenez-vous avec eux ?

 J’ai sept enfants : six garçons et une fille. Maintenant ils ont des enfants aussi et je suis grand-père.

Moi, je n’ai pas eu la chance d’aller à l’école parce que, dans les années 60-70, on n’avait pas le droit d’y aller si on parlait maya. Aujourd’hui encore, le racisme est très marqué au Mexique. On utilise des termes péjoratifs comme Mayitas pour désigner les Mayas.

Pour ne pas souffrir de cette exclusion, mes enfants ont choisi de ne pas apprendre la langue maya. Maintenant qu’ils ont terminé leurs études, je leur enseigne un petit peu notre langue.

En tant que père de famille, cette situation me touche beaucoup. Nous devons nous faire entendre du monde entier, des autorités publiques et des écoles pour qu’ils acceptent que nos communautés indigènes sont reconnues sur la scène internationale. Nous travaillons pour faire reconnaître qu’il y a mille façons d’être mexicain.

Vous parlez de votre rôle de père. Votre rôle de dignitaire maya s’en rapproche-t-il ? En quoi consiste ce statut ?

Le rôle de père consiste à s’assurer que nos enfants puissent grandir sans être impactés par cette exclusion systématique. Mes enfants ont tous pu suivre des études. De mon côté, j’ai réussi à m’intégrer ; j’ai même travaillé dans des entreprises du secteur du tourisme et de l’hôtellerie. J’ai mis de côté mes griefs pour le bien de mes enfants.

Je n’ai pas fait d’études mais je suis allé à l’école de la vie et je me suis rendu compte que ce que je voulais, c’était d’aider mes frères mayas qui n’ont pas eu d’opportunité de réussite. C’est cela le rôle de dignitaire maya : c’est de donner à mes frères mayas l’énergie pour avancer, de les aider à se redresser. Par exemple, ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas allés à l’école qu’ils ne peuvent pas réussir dans la vie. Ce que je leur dis, c’est qu’on peut tous réussir si on croit en nous. Il suffit d’avoir de la volonté et la foi. Quand on veut, on peut. Mais il faut avoir du courage parce que les choses ne se font pas du jour au lendemain. Les pyramides mayas, par exemple, ont été construites en trois ou quatre cents ans.

Moi, j’ai réussi à faire ce que je voulais à force de volonté. Aujourd’hui, j’ai des amis qui sont allés à l’université et qui sont avocats. Quand je suis revenu de Paris, ils étaient très fiers de moi parce que ce genre d’histoire est rare.

Ce qui est important, c’est que je ne travaille pas pour moi mais pour ceux qui sont dans le besoin. Mon objectif, c’est de raviver la flamme de l’espoir chez ces gens et de faire renaître la culture maya. On parle beaucoup de la décadence du peuple Maya mais il a survécu et il est capable de se relever. Ce renouveau ne concerne pas que les Mayas mais tous les peuples indigènes du monde. Ils vont réhabiliter leurs usages et récupérer leurs droits.

L’histoire démontre que tous ce qui se fait sans la coopération avec les communautés indigènes est un échec.

Quelle relation les Mayas entretiennent-ils avec la nature et comment vivent-ils aujourd’hui alors que la nature est menacée de toutes parts, notamment à cause du tourisme ?

Dans les zones mayas, il y a des gens qui se nourrissent exclusivement de ce que leur offre la nature. Dans le Chihuahua par exemple, ils ne produisent rien mais ils savent survivre. Ils n’ont pas de réfrigérateur, d’air conditionné, ils ne possèdent rien de superficiel. Mais ils vivent en harmonie avec la nature.

Au début des années 2000, le tourisme s’est intensifié dans les zones mayas et surtout la Riviera Maya. Le littoral et les récifs coralliens sont particulièrement exposés. C’est le deuxième récif corallien le plus grand après la grande barrière de corail en Australie. En l’an 2000, j’ai créé une association qui s’appelle Mouvement Citoyen et Ecologique pour protéger les ressources naturelles locales, lutter contre la pollution et la déforestation. J’ai souvent eu l’occasion de parler de ces problèmes à l’occasion de forums écologiques ou de conférences. Dans ce genre d’événements, il est important d’avoir l’appui de spécialistes (biologistes par exemple) pour donner du poids à nos témoignages.

Aujourd’hui, on a atteint un point où on a tellement abîmé notre Terre Mère qu’elle peut se retourner contre nous.

Dans la Riviera Maya, beaucoup d’espèces sont menacées. On ne trouve presque plus de perroquets, de toucans. Ici, nous sommes de plus en plus exposés aux ouragans. Il y a encore 5 ou 10 ans, les ouragans passaient surtout dans la mer des Caraïbes et dans l’océan Atlantique. Maintenant, ils passent par l’océan Pacifique. Le changement climatique est très marqué. Il a des endroits où la température de la mer était autour de 14 – 15°C et aujourd’hui, elle atteint 22°C ! La vie marine et les récifs coralliens en souffrent particulièrement. Avec la construction des hôtels sur le littoral, des kilomètres de mangroves ont été détruits. Or, la mangrove joue  un rôle essentiel dans l’oxygénation de l’eau.

C’est vrai que le tourisme apporte une certaine richesse, mais les investisseurs ne font pas les bons choix ; ils ne voient pas à long terme. Certains parlent de développement « durable », mais ce n’est pas vrai. La même chose se produit sur tout le littoral Pacifique du Mexique.

Comment avez-vous rencontré Stéphane (Président de la Fondation Mélipona Maya) et comment vous est venue l’idée de travailler ensemble ?

J’ai rencontré Stéphane il y a plus de dix ans. A l’époque, je soutenais une Américaine qui avait perdu son terrain. J’avais appris à maîtriser le droit mexicain et elle m’a embauché pour l’accompagner dans ses démarches juridiques et administratives. Elle résidait à l’hôtel que tient Stéphane à Tulum et j’y venais souvent pour travailler sur les dossiers. C’est comme ça que j’ai connu Stéphane.

Dès que je l’ai rencontré, j’ai su que c’était un homme bien. On a beaucoup discuté à l’époque. Mais beaucoup d’années se sont écoulées avant qu’il m’appelle pour participer à un événement sur l’abeille Melipona Maya. J’ai servi d’interprète entre le maya et l’espagnol. C’est à ce moment-là qu’il m’a parlé de son projet.

Quelles ont été vos impressions en arrivant en France ?

J’ai été très agréablement surpris par l’accueil que j’ai reçu en France, un pays si développé. Notre projet a été très bien reçu.

J’ai eu beaucoup de plaisir à parler avec les gens à Paris parce que même si nous ne parlons pas la même langue, nous sommes tous des êtres sensibles ; pas besoin de parler la même langue pour partager des sentiments.

Que pensez-vous d’ekodev ?

Je suis content de voir que des entreprises comme ekodev s’engagent sérieusement à travers des actions concrètes en soutenant des projets comme le nôtre. Nous sommes guidés par la même passion. Comme je l’ai dit dans la presse, ekodev est comme le cerveau de nos actions.

J’ai été très ému pendant la conférence chez Nestlé parce qu’on m’a donné la parole et on a parlé de la même chose : la reforestation au Guatemala, en Colombie pour les productions de café. Je suis heureux de voir que les entreprises tiennent enfin compte de la nature et des populations locales. Des initiatives comme celles de Nestlé prouvent que les grandes entreprises ont pris conscience qu’elles peuvent agir dans le bon sens, dans le respect de la conscience humaine.

Je suis ravi d’avoir été invité chez ekodev aussi. Maintenant que je suis de retour au Mexique, je parle beaucoup d’ekodev autour de moi car c’est grâce à vous que nous pouvons établir des liens forts avec d’autres projets. Cet après-midi, nous allons nous rendre dans des villages mayas et nous allons parler d’ekodev parce que ce genre de relations ouvre des portes. Aujourd’hui, c’est moi, demain, ce sera peut-être quelqu’un d’autre qui pourra s’exprimer.

Interprète : Chloé Delhom

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